Loi 1149 : une mise en danger des cultures dansées 

Après des années de danse classique et contemporaine, j’ai débuté une toute nouvelle approche de la danse : celle du swing. Au fil des années, ma pratique du swing est devenue de plus en plus importante, au point de devenir une véritable passion. Sauf que cette passion est aujourd’hui en danger face à une loi qui vise à institutionnaliser des cultures dansées issues des clubs, des traditions et des rues. 

Cet article s’appuie sur les notes prises pendant une conférence sur le sujet, organisée par le collectif Kif Kif Bledi. J’écris cet article via mon prisme de personne blanche, élève de swing et plus récemment de locking et de waacking. Je me considère comme danseuse amateure de swing. 

Le topo sur la loi 1149

En avril 2023, deux députés (Fabienne Colboc et Valérie Bazin-Malgras) ont déposé une proposition de loi à l’Assemblée Nationale visant “à professionnaliser l’enseignement de la danse en tenant compte de la diversité des pratiques”. 

Ces deux députés sont respectivement étiquetées Renaissance (anciennement LREM) et Les Républicains. Deux partis de droite, just so you know

Cette loi 1149 impliquerait, pour tout.e enseignant.e de danse à : 

  • l’obtention d’un diplôme équivalent au BAC +3
  • l’obtention d’une validation des acquis (avec une dispense possible en prouvant qu’un.e enseignant.e moins 4 ans d’expérience d’enseignement)
  • recevoir davantage de contrôles de la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles)
  • et à un casier vierge ainsi qu’une formation aux premiers secours

Si cette règlementation n’est pas respectée (donc par exemple, si un.e prof n’obtient pas une dispense), il y a un risque de recevoir une amende de 15000€ pour un.e enseignant.e et 7000€ pour une école.

Le 7 mars dernier, cette loi fut votée pour ensuite être étudiée au Sénat, selon la procédure normale d’entrée en vigueur des nouvelles lois. Mais voilà, cette loi 1149 comporte de nombreux problèmes qui mettent en danger les cultures dansées. Pourquoi ? 

Loi 1149 : l’expression d’un capitalisme colonial ? 

Bim, bam, boum : on y va franchement. En même temps, plus j’écoutais les échanges, plus cela me semblait évident : ce sont des élues de droite qui ont proposé cette loi. Alors, il doit bien y avoir des raisons sous-jacentes d’argent et de domination là-dedans, non ? 

Commençons par le colonialisme

La domination coloniale – en très gros – s’exprime par des personnes blanches et bourgeoises qui vont prendre une décision sans impliquer les personnes non blanches dans le processus de décision. C’est aussi des personnes blanches et bourgeoises qui s’emparent de quelque chose appartenant aux personnes et cultures non blanches pour en tirer des bénéfices souvent financiers. 

On peut dire que dans le cas de la loi 1149, c’est complètement le cas – même s’il existe évidemment des professeur.e.s blanches dans les pratiques de Hip Hop et “danses anciennes, danses du monde”, etc (je reprends les propos de la loi).
Il n’y a pas eu de prise en compte des acteurices des danses citées dans la proposition de loi et donc pas de reconnaissance de la diversité des pratiques ni des structures existantes à la fois au sein de ces danses mais aussi entre ces danses. Selon Raïssa Leï, il y a même un risque d’essentialisation de ces danses.

D’autre part, et ce qui m’a sauté aux yeux, c’est ce souhait de faire évoluer ces danses avec et dans un cadre de codes blancs : une académisation, une codification, une hiérarchisation (en dehors de ce qu’il existe au sein même des structures actuelles). Je parlais d’ailleurs de cette “blanchisation” dans cet article rédigé pour une école de swing. Enfin, il semblerait que le gouvernement se positionne aussi comme sauveur (le fameux syndrome du sauveur blanc), comme si grâce à ce gouvernement, vous deviendrez des profs. 

Et puis l’argent, dans tout ça ?

Vous ne trouvez pas cela bizarre que cette loi visant avant tout le Hip Hop – alors même qu’elle obligera, semble-t-il, toute forme de danse – arrive à un moment où historiquement, le Hip Hop génère beaucoup, beaucoup d’argent ? 

Que ce soit à travers l’industrie musicale, le langage, la mode… Le Hip Hop a le vent en poupe depuis plusieurs années et c’est tant mieux pour plein de raisons. Cela permet à de nombreuses personnes d’en vivre, cela crée des liens et cela permet même une reconnaissance des pratiques. 

Mais… C’est comme si là, la loi 1149 permettrait au gouvernement de prendre la main sur cette culture Hip Hop pour se faire de la thune. Nul, nul, nul

Pourquoi la loi 1149 est-elle problématique ?

Au-delà des dimensions citées ci-dessus (capitalisme et reproduction d’une domination coloniale), cette loi est véritablement problématique pour les personnes directement concernées : celles qui participent à la transmission de ces cultures dansées par l’enseignement. Et je parle de “cultures dansées” car ce ne sont pas que des danses, ce sont des cultures vécues, transmises et multiples. 

Absence de clarté sur les danses concernées

Le premier problème est le suivant : un texte de loi écrit par des personnes qui n’y connaissent rien et sans implication des personnes concernées mène à des zones de flou. On n’aime pas les zones floues. A qui s’adresse cette nouvelle loi pour un Diplôme d’Etat obligatoire ? Quels enseignements sont concernés ? Quelles danses et donc quelles cultures ? 

Un diplôme qui peut rendre les pratiques inaccessibles

Ce qui m’a également révolté, avant d’aller à cette conférence, c’est la question de l’accessibilité au diplôme. QUID des personnes qui n’ont pas les possibilités financières de suivre la formation ? QUID des personnes qui ne sont pas à l’aise avec les formations académiques ? Qu’est-ce qu’on fait pour elles, au juste ? Alors que la danse peut être un échappatoire, un moyen d’expression, un moyen pour vivre. 

“ces danses peuvent être une nécessité identitaire, un espoir, une possibilité.”

Propos de Lasseindra, danseuse et prof de voguing

Une possible transformation des modes de transmissions

Si codification académique des enseignements de ces cultures dansées il y a, il est fort possible que cela impacte fortement les modes de transmission. 

Je prends l’exemple du swing dont l’enseignement a repris les codes blancs (alors que c’est une danse et culture afro-descendante), pour pouvoir être enseignée à un public européen. Alors, il y a du bon, dans le sens où cela peut faciliter l’apprentissage. Mais cela peut aussi invisibiliser les personnes de la culture d’origine au point d’arriver à une appropriation culturelle que l’on cherche à déconstruire depuis quelques années dans le secteur du swing. 

Notre rôle en tant qu’élève et pratiquant.e de ces danses

On peut considérer les cours de danse que l’on prend comme des divertissements, comme quelque chose qui nous fait du bien. Et si on prenait conscience de ce qu’il y a derrière ? Des personnes qui nous permettent d’avoir accès à ce truc qui nous donne le sourire ? 

Il s’agit probablement d’un jugement de valeur mais je l’assume : comment peut-on être élève et ne pas s’inquiéter de cette loi 1149 alors que la majorité des acteurices des cultures dansées visées, expriment la mise en danger de celle-ci ?

Aidons nos transmetteurices à faire bouger les lignes car, rappelons-le : ces danses sont vectrices de réconciliation sociale, d’espoir et de dialogue. 

Les solutions envisagées

Ok mais, maintenant que la loi doit passer en revue au Sénat, que peut-on faire ? 

La date annoncée d’étude du texte n’est pas annoncée. Il nous reste des leviers en attendant cette date pour éviter qu’elle soit votée en l’état. Voici une liste non exhaustive, réalisée à la fin de la table ronde organisée par Kif Kif Blédi : 

  1. Interpeller les élu.e.s pour faire en sorte qu’au moins un amendement passe pour le texte soit renvoyé à l’Assemblée Nationale
  2. Centraliser et relayer les idées, notamment pour trouver des moyens de protéger ces cultures dansées. Je vous invite d’ailleurs à suivre les comptes nonalaloi1149 et lemoovement
  3. Éveiller les consciences des élèves : si tu pratiques ces danses, il faut que tu saches qu’elles sont en danger. 

Et plus globalement, Fabienne Colboc affirmait dans le podcast Porté Danse : “l’idée est d’ouvrir un diplôme d’Etat à toutes les danses pour assurer les enjeux de sécurité et de santé quand on est professeur.e de danse.”. Ok, soit. Mais pas dans des conditions de non considération et de non consultation des communautés déjà existantes. 

xoxo 
Elena sans H

Voici toutes les sources à consulter :

https://www.liberation.fr/culture/scenes/feu-vert-pour-une-loi-controversee-sur-lenseignement-des-danses-hip-hop-20240308_LXTOCVDFURAYHN7UT7JKOX2SLA/

https://www.20minutes.fr/vie-pro/4079792-20240306-professionnels-hip-hop-envoient-valser-diplomes-etat

https://www.radiofrance.fr/mouv/podcasts/reporterter/diplome-d-etat-pour-les-profs-de-hip-hop-la-fausse-bonne-idee-6139984

https://www.lavoixdunord.fr/1437718/article/2024-03-06/appropriation-culturelle-le-diplome-d-etat-obligatoire-pour-enseigner-le

https://www.bondyblog.fr/societe/ne-tuez-pas-la-danse-hip-hop-les-professionnels-de-la-danse-vent-debout-contre-la-loi-1149/#:~:text=1149%20%2D%20Bondy%20Blog-,%C2%AB%20Ne%20tuez%20pas%20la%20danse%20Hip%2DHop%20%C2%BB%20%3A%20les,debout%20contre%20la%20loi%201149&text=Deux%20d%C3%A9put%C3%A9s%20LR%20et%20Renaissance,sous%20peine%20de%20sanctions%20p%C3%A9nales.

https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/textes/l16b1149_proposition-loi

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